Imprimer PDF

ILA, Bordeaux, 20
(16/1/9/20) Ex-voto à une divinité féminine

Site (nom antique): Burdigala  Site (nom moderne) : Bordeaux.

Province romaine: Aqu.

Localisation: France / Nouvelle-Aquitaine / Gironde / Bordeaux.

Support: Stèle.

Matériau: Calcaire.

Décor: Niche rectangulaire à fond plat, fermée par un cadre architectural : un bandeau et un socle inscrits et, sur les côtés, des pilastres lisses couronnés de chapiteaux corinthiens simplifiés. Dans la niche, scène historiée en bas-relief. Le personnage principal est une déesse assise, vêtue d'une ample et lourde tunique aux larges plis plats ; sa chevelure est couverte par un ornement indistinct en raison d'une cassure de la pierre. Elle serre dans son bras gauche une corne d'abondance très volumineuse et ramène la main droite vers la tête d'un enfant debout entre ses jambes. À gauche, en retrait, un taureau pose ses pattes antérieures sur un autel circulaire ; à droite, un chien est assis, dressé sur ses pattes antérieures, la tête tournée vers la déesse.

Lieu de découverte: Bordeaux.

Contexte local: Rempart gallo-romain.

Conditions de découverte: 101, cours d'Alsace-et-Lorraine, lors de la mise au jour du rempart antique en 1868.

Lieu de conservation: Bordeaux.

Institution de conservation: MAB.

N° inventaire: 60.1.21. Dim. : [72]/[54]/24.

Description du champ épigraphique: Il est réparti sur le bandeau et sur le socle. L'inscription est subordonnée à l'architecture et au décor. Il n'est pas interdit de croire qu'elle débutait sur le fronton de la stèle, qui aurait porté le nom de la divinité, et qu'elle se prolongeait sous la l. 2, qui se termine par un point de séparation. État de conservation: Nombreuses éraflures et éclats, notamment à gauche et au milieu du bandeau, et à gauche du socle.

Datation du texte: 1/100.

Justificatif datation: L'écriture oriente plutôt vers le premier siècle de notre ère, de même que l'onomastique purement pérégrine des dédicants.

Écriture: Capitale allongée.

Style écriture: Lettres irrégulières, profondément gravées. Points séparatifs triangulaires (de grande taille, l. 2), inscrits sur la ligne à hauteur variable. Abréviations peu compréhensibles, l. 2. Ligatures, l. 1 (ET), l. 2 (OH, inclusion de H dans O ; AN).

Mise en page: Subordonnée à l'iconographie.

Éd. IRB, 1, p. 76-79, 21 ; CIL, XIII, 587 ; ILA, Bordeaux, 20, photo.

Comm.: E 1073, photo ; Étienne 1962, p. 173 ; Valensi 1971, p. 49-50 et 32, photo ; Giffault 1974, p. 249-253, photo.

H. lettres ligne 1 : 2,5. Ligne 2 : 7,3.

Texte :

[--- .]ṾG▴LVPVS▴PEṚ[ . . . . ]ṆI▴F⁽ET⁾ MONTANVS▴FI[ . ]
[---]N⁽OH⁾▴C⁽AN⁾▴SVI

[--- A]ụg(ustae), Lupus Peṛ[egri]ṇi f(ilius) ⁽et⁾ Montanus fi[l(ius)],
[---]N⁽OH⁾, c⁽an⁾(is) sui

Traduction: À [---] Auguste, Lupus fils de Peregrinus et Montanus, son fils, [---] de son chien.

Apparat critique: L. 1, [Tut(elae) A]ug(ustae), Allmer, Jullian ; le nom de la divinité serait abrégé, car on ne peut loger que quatre lettres au maximum dans le manque du début de la ligne, comme le remarque Hirschfeld. Or une telle abréviation est inusitée. Per[egri]ni, Jullian, Hirschfeld. L. 2, [i]n ho(norem) Can(ii?) Sul(lae), Jullian ; à la fin, s(oluit) u(otum) l(ibens), Mommsen, d'après Hirschfeld. La dernière lettre est un I, qu'une éraflure de la pierre, à droite de la haste, a fait prendre pour un L.

Remarques : Nous renonçons à traduire la dernière ligne dont seul le dernier mot discernable ne prête pas à discussion. Les commentateurs, nombreux, de ce document ont, à notre avis, perdu de vue ses dimensions modestes, son matériau banal, la maladresse de l'exécution, aussi bien du relief historique de l'inscription, malgré l'application mise à l'exécution : ce contexte devrait, en principe, orienter vers l'art et la religion populaires des milieux pérégrins de Bordeaux.
Peu après la découverte de la stèle, A. Allmer a, le premier, identifié la divinité représentée avec la déesse Tutelle, en interprétant notamment sa coiffure comme une couronne murale qui “indique en elle la personnification d'une ville” (1884, 3 (456), 28-30, 43) ; pour lui, la l. 2 du texte montrerait une association savante de la Tutelle de Bordeaux avec d'autres divinités latines : HO correspondrait aux dii Hortenses (précédés des Junones, dans la partie manquante) ; CAN serait l'abréviation des Campestres et SVI, lu SVL, des Suleuiae.
Ces propositions n'ont pas été suivies, mais elles ont définitivement donné le ton et, depuis Allmer, nul n'a mis en doute que l'on se trouvait bien en présence de la Tutelle de Bordeaux.Par la suite on a accumulé les interprétations hasardeuses pour renforcer et enrichir cette étiquette, fondée d'abord sur la coiffure de la déesse. Tout au plus semble-t-elle porter un bandeau au-dessus de l'épaisse chevelure qui tombe en gros rouleaux sur ses épaules, mais on ne peut le prendre pour une couronne tourelée, la détérioration de la pierre interdisant au surplus toute description plus poussée de cette coiffure (sur Tutela coiffée d'une couronne tourelée, v. Hild, DA, V, p. 554, fig. 7193) ; mais, par une pente naturelle, cette prétendue couronne, comme la présence du taureau (?), a conduit au rapprochement avec Cybèle (Étienne, Valensi) ; le chien dressé à droite est alors devenu un lion (Valensi). D'autre part, la pause, le vêtement, les attributs de la déesse sont semblables à ceux de nombreuses divinités gallo-romaines d'origine celtique regroupées sous l'expression de déesses-mères, et ce caractère indigène a été renforcé par le taureau : sur le front de celui-ci, une petite cavité de section triangulaire ne servait-elle pas à incruster une troisième corne (en bronze) ? L'héritage celtique serait donc confirmé par un taureau tricornu (Valensi). Mais la marque bordelaise, impliquée par l'identification avec la Tutelle, est affirmée par les feuilles de vigne qui, selon Espérandieu, débordent largement de la corne d'abondance, “ce qui désigne avec précision Burdigala” (Étienne). En somme, on pourrait interpréter ce petit relief dans tous les sens, du plus savant au plus populaire, du plus traditionnel au plus novateur, et “cette confusion iconographique exprime sans doute le syncrétisme religieux vulgaire qui s'élabore peu à peu au IIe siècle” (Valensi).
Il faut sans aucun doute s'orienter vers les cultes populaires gallo-romains pour interpréter l'iconographie complexe de cette stèle : c'est ce qu'a fait M. Giffault en la comparant brièvement à une statuette de terre cuite découverte à Saintes (Charente-Maritime) en 1966, représentant une déesse (acéphale), tenant de son bras gauche une corne d'abondance, ayant devant elle un enfant agrippé à son manteau et à ses côtés un cerf et un chien. La position du cerf n'est pas sans rappeler celle du taureau de la stèle bordelaise. Sur la pierre de Bordeaux, la déesse ne tient pas une patère dans sa main droite, comme on le croyait jusqu'ici, mais un enfant, dont la tête avait été prise pour une patère, se tiendrait debout entre ses jambes. Enfin, il ne fait pas de doute que l'animal de droite soit un chien. Faute de textes, nous ne savons pas donner l'interprétation du vocabulaire iconographique, ni de la syntaxe qui en relie les différents éléments. Mais la comparaison avec la statuette de Saintes, les caractères que nous avons relevés dans l'exécution et l'épigraphie de la stèle de Bordeaux, ne nous paraissent pas laisser de doute : ce relief, cette inscription, n'ont aucun rapport avec la Tutelle de Bordeaux ou avec Cybèle, mais ils illustrent, sans doute à une date assez haute (seconde moitié du Ier siècle ?), le culte d'une divinité féminine héritée du panthéon celtique local, intégrée dans une mythologie elle aussi d'origine gauloise.
Revenant au libellé de l'inscription, nous éliminerons donc la restitution Tutelae en tête de la première ligne, sans pour autant en proposer un autre : le bestiaire évoque quelque “Diane” celtique, mais le caractère profondément indigène de la représentation de la déesse interdit de lui conférer ce nom qui n'est connu que pour la divinité portraiturée à la romaine. Quant à la seconde ligne, nous serions tentés de croire, sans pour autant trouver d'explication, qu'il faut développer les deux derniers mots de la manière la plus évidente : can(is) sui, et les rapprocher de la place privilégiée qu'occupe le chien dans l'iconographie de la stèle.
Les dédicants sont des pérégrins, comme l'indique leur dénomination (un idionyme suivi d'un patronyme) ; les noms, Lupus, Peregrinus, Montanus sont, à l'origine, des cognomina latins (Kajanto 1965, p. 309, 313, 327).



Trismegistos ID: 476081

Epidoc XML

URI:http://petrae.huma-num.fr/160100900020

DOI:10.21412/petrae_160100900020

Louis Maurin et Milagros Navarro Caballero - 2018-11-19 15:03:12